BirdLab : il y a du pain (et des graines) sur la planche !

Le 17.11.2017
Par: 
Lisa Garnier
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La 4ème saison BirdLab venant de démarrer, je me suis décidé à aller installer deux mangeoires au Jardin des plantes de Paris. J’en ai profité pour m’entretenir, au pied de l’installation, avec le chercheur François Chiron d’AgroPariTech. Il m’a rapporté des informations toutes fraîches. Parmi elles, l’arrivée d’un nouveau chercheur, Romain Lorrillière, qui va travailler à temps plein sur les données du jeu. Réseaux d'interactions sociales, nouvelles espèces, facilitation de la reproduction… à écouter les deux spécialistes il y a du pain (et des graines) sur la planche !


« Cette zone de jachère est idéale pour accueillir les oiseaux. » En franchissant l’entrée du jardin écologique, François Chiron m’indique où nous planterons les deux piquets en bois que vient de nous fournir le jardinier. Nous avançons dans cette petite prairie de fauche d’une cinquantaine de mètres carrés. Après avoir examiné les alentours, l’ornithologue transperce le sol enherbé. « Il faut faire attention à ce que nos mangeoires soient à égale distance des arbres et des haies ». En effet laissez une branche, ou tout autre perchoir trop près d’une des deux sources de nourriture et les oiseaux préfèreront  cette dernière, inévitablement. « Il faut ensuite les espacer l’une de l’autre de 2 mètres environ ». Quelques coups de masse plus tard, nous fixons à l’extrémité un plateau en bois « format A4 » sur lequel nous déposons les graines de tournesol. « Un verre à moutarde ! », me précise-t-il en plongeant la main dans le sac. Même chose pour les deux mangeoires.On se recule, c’est à peu près droit, stable : tout est fin prêt. Au-dessus de nous, il semblerait que certains volatiles lorgnent déjà le festin. Mais nous avons le temps, place aux questions.

Installation des mangeoires au jardin écologique (Jardin des plantes de Paris)

Au fait, pourquoi met-on des graines de tournesol dans nos mangeoires ? 

Des données solides  

« S’il y a toutes ces règles et consignes dans la mise en place du protocole, c’est pour que tout le monde puisse observer dans les mêmes conditions », m’explique François, l’un des deux chercheurs travaillant actuellement sur les données du jeu. La force de Birdlab réside en effet dans sa standardisation. Le but du jeu est de reproduire sur son écran, pendant 5 minutes - et pas une de plus - les allers-venues des oiseaux sur deux mangeoires identiques. Pourquoi deux ? Pour voir, par exemple, si la présence d’un individu sur la première va pousser un autre individu à se poser sur la seconde, s’il va le rejoindre ou carrément sauter son repas. Aussi, les erreurs d’identification restent plutôt faibles, pour deux raisons : d’une part les concepteurs n’ont intégré que 24 espèces, les plus facilement reconnaissables ; et en plus, une fois l’application chargée, les débutant doivent suivre une « mini-formation » sous forme de quizz.

Même si le jeu n’a que 3 ans d’âge, on a donc des données fiables !  La preuve : « pour l’instant, nous avons pu confirmer ce que nous savions déjà », m’expliquait quelques jours plus tôt Romain Lorrillière, post doctorant au laboratoire CESCO. « Par exemple que le rouge-gorge ne supporte absolument pas la compétition avec d’autres rouges-gorges. Que les mésanges bleues sont très agressives. Plus encore que les charbonnières. Et que le pinson, le verdier, le tarin des aulnes ou le moineau sont très partageurs en terme de nourriture et d’espaces. » Les joueurs de BirdLab nous ont aussi confirmé que la densité urbaine autour des mangeoires appauvrit la diversité des espèces, que les températures basses entrainent la cohue sur les graines. Et que par conséquent, il y a moins de visite dans le sud du pays que dans le nord. Toutes ces confirmations rassurent ! Elles garantissent la robustesse du jeu de données. Aux chercheurs ensuite de les faire parler : « jusqu’à présent, les données ont surtout été  explorées, nous avons ainsi regardé le taux de présence des espèces par rapport aux autres sans utiliser la puissance des outils statiques complexes que nous disposons. »  Place maintenant à l'analyse...

Des premiers résultats qui confirment nos intuitions

Un réseau social des oiseaux

Si le jeu a été conçu, c’est dans l’objectif premier de mesurer les degrés d’interaction. A partir de début décembre, Romain Lorrillière devra se mettre dans les plumes des volatiles pour saisir le comportement des espèces entre elles. « Quand j’arrive sur la mangeoire avec les autres espèces, s’interroge tout haut « Romain la mésange », est-ce que je reste dessus avec d’autres individus, est-ce que je repars ? Est-ce que je supporte la cohabitation avec d’autres espèces ou est-ce que je rentre en  conflit avec elles ? »

Un exemple classique dans BirdLab: une mésange bleue se pose sur la mangeoire en compagnie d’une mésange charbonnière, puis redécolle illico avec sa graine. Comment interpréter l’action : notre mésange bleue a-t-elle choisi un plat «à emporter » à cause de la charbonnière ? Est-elle venue, au contraire, partager le plateau, rassurée par la présence d’une autre cliente (je suis de cette catégorie) ? Les réponses à ces questions sont aujourd’hui à portée de main des scientifiques, grâce à tous les joueurs !

Plutôt partageuse comme espèce ou égoïste avec une autre ? amatrice de longs banquets ou de petits repas "sur-le pouce" ? (images : Angry Birds)

 

Ainsi en se plongeant dans les milliers de « data » enregistrées par Birdlab, Romain compte créer ce qu’on appelle des réseaux d’interactions. En clair, ça se matérialise par un graphique avec des noms d’oiseaux reliés par des traits qui s’épaississent quand augmente l’affinité réciproque. On pourra ainsi différencier les volatiles ultra-sociaux (partageur), entourés d’amis et les grands solitaires (plutôt égoïstes au caractère bien trempé). « Il y aura un réseau pour chaque paire de mangeoires Birdlab, un par jardin. Avec toutes les parties, nous aurons des milliers et des milliers de réseaux ! »

Dessiner les interactions de compétition pour l’accès à la ressource alimentaire : une grande première pour les oiseaux ! Ce type de réseaux existent déjà pour les insectes pollinisateurs. L’étape suivante consistera à trouver quels paramètres environnementaux et paysagers peuvent influencer tout ça. « On ne sait pas, par exemple, si un environnement difficile, avec peu de nourriture en hiver va rendre les oiseaux plus agressifs, plus compétitifs sur la mangeoire.»

Outre l’environnement, certaines espèces pourraient aussi agir sur ce réseau.

La star du « mercato » 2017 : la perruche à collier

Elle a fait couler beaucoup d’encre depuis quelques années. La perruche à collier, oiseau afro-asiatique dont on a laissé quelques spécimens s’enfuir de leur cage en Europe, a intégré la liste très select des espèces BirdLab. La raison : elle se repend à vitesse grand V dans toute la région parisienne, et dans quelques grandes villes française, européennes… et sur leurs mangeoires ! En réalité, les joueurs de Birdlab avaient déjà remarqué ce pseudo perroquet vert pomme derrober les graines de tournesols.

N’apparaissant pas dans la liste du jeu, beaucoup l’avaient signalé à travers le « joker » de l’application . « Il y a des gens qui étaient intrigués qui écrivaient « j’ai vu deux oiseaux verts… » se souvient François Chiron peu après m’avoir alerté d’un groupe passant au-dessus de nos mangeoires. « Les joueurs ne savait pas toujours ce que c’était, voilà en partie pourquoi nous avons intégré cet oiseau. » 

Perruche à collier. L.Brevet ©

« On sait déjà que la perruche est une espèce grégaire, elles se baladent par groupe de 15-20 un peu partout dans la Région parisienne. C’est un animal très intelligent et opportuniste : il sait où trouver les ressources. » Evidemment, m’explique Romain Lorrillière, en présence de ces granivores, le contenu des mangeoires ne survit pas longtemps, « en 30 min c’est nettoyé » ! En revanche, si elle pâtit du « syndrome espèce invasive »,  on ne connaît pas bien les impacts qu’elle a sur son environnement. « Dans un milieu très urbanisé, intuitivement je pense que l’impact sur la biodiversité n’est pas très important, il est en tout cas très difficile à le mettre en évidence. »   

Reste que la perruche soulève de nombreuses interrogations, comme d’ailleurs toutes les espèces introduites dans un milieu. Questions auxquelles les données Birdlab pourront, encore une fois, répondre. « Cet axe de recherche est très chouette, m’avoue Romain Lorrillière qui se chargera aussi du « cas perruche ».Comme pour le reste des oiseaux, on ne sait pas  grand-chose sur ses interactions avec les autres espèces.  On devrait savoir dans quelle mesure elle modifie ces réseaux d’interaction."

Aux côtés de la perruche deux petits nouveaux font aussi leur entrée dans le club Birdlab : le pigeon ramier et le moineau friquet. Si vous voulez en savoir un peu plus sur ces nouvelles recrues écoutez le spécialsite :

Avec la perruche à collier, le moineau friquet (à gauche) et le pigeon ramier (à droite) intègrent la liste BirdLab. M.Hivert/F.Jiguet ©

Reproduction facilitée, espèces fixées et bec alongé

Et ce n’est pas tout ! D’autres volets de recherches permettront, grâce à Birdlab, d’étendre nos connaissances sur des phénomènes déjà connus. Je vous donne deux exemples. Selon Romain Lorrillière, l’application devrait nous en apprendre sur le cycle biologique des oiseaux : « ce qui commence à être bien documenté, c’est l’effet de la condition corporelle l’hiver sur la précocité et la qualité de la reproduction. » Toute l’énergie qu’un oiseau va dépenser pour survivre pendant l’hiver, c’est de l’énergie qu’il aura en moins pour se reproduire. « Clairement, on imagine que les mangeoires peuvent avoir un effet là-dessus. » En effet, à la faveur des graines en libre-service, certaines espèces vont pouvoir passer l’hiver tranquille, sans se battre pour leur survie.

Si nos mangeoires peuvent rendre les oiseaux plus détendus à l’heure du coït, qu’en est-il de leur migration ? Le nourrissage artificiel joue-t-il un rôle dans le déclanchement des départs ? « Cela ne joue pas sur la migration avec un grand M mais sur les déplacements. Les individus qui survolent la France pour aller en Afrique passer l’hiver ne vont pas rester sur une mangeoire à tournesol, sauf si le climat les retient. En revanche d’autres granivores comme la mésange,  répondent à la ressource : s’il y à manger ils n’ont pas besoin d’aller ailleurs ! »  Du coup, selon Romain, la nourriture aurait tendance à fixer des individus sur un territoire!

On pourrait légitimement se demander si la pratique du nourrissage ne perturbe pas les populations d’oiseaux. Est-ce que les joueurs de BirdLab ne seraient pas en train de briser un équilibre ? Romain me rassure : « au moment où je mets ma mangeoire et nourris les oiseaux peut-être. Mais il y a 25 ans 50 ans ou 100 ans il est fort probable qu’à ce même endroit, il y avait des forêt, des prairies, des graines, bref de la bouffe ! Or on a remplacé, tous ces paysages réservoirs de ressource l’hiver venu, par du bitume ou des champs que l’on fauche et traite le plus souvent. Donc finalement localement on compense un peu les effets des activités humaines. »

En parlant des effets des mangeoires, je ne pouvais pas terminer ce post sans vous partager une étude publiée il y a seulement quelques jours. Des chercheurs anglais ont comparé des mésanges charbonnières en Angleterre et dans d’autres pays d’Europe de l’ouest, au Pays Bas notamment. Résultats : le bec des Anglaises est nettement plus long que celui des Hollandaises ! Cette différence viendrait du fait… qu’elles se nourrissent dans des mangeoires, beaucoup plus que leur voisines continentales (il y en a énormément en Angleterre). Les mésanges à grand bec se trouvant favorisées pour piocher les graines auraient progressivement été sélectionnées selon le processus darwinien de sélection naturelle. Justement, ça ne vous rappelle rien ? Les fameux pinsons des Galápagos que Darwin observa lors de son voyage à bord du Beagle. La taille et la forme des becs variaient aussi selon les sources de nourriture différentes d’une île à l’autre. Mais restons prudent, vous n’allez pas du jour au lendemain allonger le bec de tous vos pensionnaires avec quelques graines : les scientifiques doivent encore s’assurer que le phénomène provienne vraiment des mangeoires. A suivre, donc. 

Les mangeoires auraient façonné le bec des mésanges anglaises   ©Alexandre Roux

Rdv dans 3 jours !

Le temps est gris mais relativement doux, au jardin écologique. Un peu tôt donc, pour que les oiseaux se précipitent déjà sur nos graines de tournesol. L’année dernière à cause de la douceur de l’hiver, les oiseaux ont légerment boudé les mangeoires, et cela s’est ressenti sur les parties BirdLab, moins fréquentes... Si le temps ne se radoucit pas trop « nous pourrons commencer nos parties dans 3 jours » me dit François Chiron en sortant du parc. Le rendez-vous est pris, juste le temps d’installer les applications et recharger nos tablettes.

Maintenant, à vous de jouer !

Parisiens, parisiennes, visiteurs d’un week-end, VRP en mission, vagabond de passage, n’hésitez pas à vous rendre devant le jardin écologique pour faire une (ou deux, ou cent !) parties. Et bien sûr, pratiquez Birdlab partout ailleurs : dans les nombreux espaces publics équipés, dans votre jardin, sur votre balcon, en ville, en campagne, plus on aura de données un peu partout, plus les scientifiques pourront répondre aux problémtiques passionnantes que je vous ai détaillées. Game on !


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