"Les vers de terre sont de véritables maîtres d’œuvre"

Le 04.04.2018
Par: 
Hugo Struna
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La semaine dernière l’IPBES, le "GIEC de la biodiversité" publiait un rapport alarmant sur la disparition des sols. Selon les experts, 23 % des terres sont déjà dégradées et 8% de la matière organique des sols est perdue. Une des grandes victimes de ce sinistre : le vers de terre, illustre ambassadeur de la terre. J’ai posé quelques questions à Victor Dupuy, collaborateur de l’OAB (l’Observatoire Agricole de la Biodiversité), sur cette étrangeté de la nature. Il nous parle cabanes à vers, Darwin, "bas de soie", moutarde et… raréfaction. 
 

 
H : Il y a plus de 2 000 ans, Aristote disait que les vers de terre étaient les « intestins du sol ». C’est une bonne image ?
 
V : Oui, et ce n’est pas exagéré. Il faut savoir que les premiers vingt centimètres de terre d’une prairie sont passés plusieurs fois par le tube digestif des vers ! Comment ? Un mini-cours d’SVT s’impose. Les vers de terre se nourrissent de la matière organique qui tombe ou se dépose sur le sol : les feuilles, les cadavres d’animaux, les branches mortes, les racines… Absorbés par leur "bouche", ces « déchets » sont ensuite digérés et rejetés à l’autre extrémité. En résulte des « crottes de vers », les fameux turricules (photo ci-dessous). Il leur arrive de recouvrir tout un gazon ! Pour les jardiniers où les gérants de stade de foot c'est un vrai calvaire...
 
Pourtant, plus il y a de turricules, meilleure est la qualité du sol. Ces déjections deviendront de l’humus après une deuxième phase de digestion de la matière organique par les micro-organismes (microbes, bactéries, champignons…). Et l’humus c’est la vie ! Combiné avec la matière minérale, issue de la roche-mère, il forme des complexes dont raffolent les plantes. Substances minérales (calcium, potassium, azote) et substances carbonées indispensables à leur métabolisme : le plateau repas est complet. Ou presque. En creusant des galeries, les vers de terre facilitent aussi la circulation de l’eau et l’approvisionnement les racines, tout en aidant ces dernières à progresser dans le sol.
 
Voilà pour les contributions principales. Les vers de terre ont longtemps subi un « délit de sale gueule », alors qu’ils sont de véritables maîtres d’œuvre : ils façonnent, nourrissent et maintiennent le sol en place. En faisant le lien entre les éléments nourriciers et la plante, ils sont même, d’une certaine manière, des agriculteurs à part entière. 
 
Un turricule (ou excrément) de vers de terre. Signe de bonne santé du sol.
 
 
C'est d'ailleurs la plus grosse et la plus ancienne « coopérative agricole » du monde…
 
Si on faisait des sculptures avec tous les vers de terre trouvés dans un hectare de sol de prairie, on pourrait modeler… plus de 3 vaches réunies ! En masse et en nombre, c’est très clair, ils « pèsent » dans l’écosystème. En plus, ils ont commencé à bosser bien avant que l’on se mette à faire de l’agriculture. Les ancêtres des vers étaient d’abord aquatiques, puis les premiers vers de terres ont colonisé les terres émergées en même temps que les plantes. Ça remonte ! Des paléontologues espagnols ont d’ailleurs découvert récemment des galeries laissées dans des sédiments marins il y a 475 millions d'années. Selon eux, ces vers géants pouvaient atteindre un mètre de long.
 
Mais pas de quoi tomber à la renverse : aujourd’hui des spécimens de trois mètres sortent régulièrement de terre en Australie. Des Megascolides australis, que les anglo-saxons nomment habituellement Giant Gippsland earthworm, « Ver géant de Gippsland ». Il y a même un festival qui lui est dédié chaque année. Plus près de chez nous, près de Montpellier, il existe aussi de beaux spécimens qui peuvent atteindre un peu plus d’un mètre de long !
 
A part les turricules, on peut croiser au pieds des arbres des "cabanes à vers". Qu’est-ce que c’est ?
 
Pour faire simple, il y a trois grandes catégories de vers de terre. Il y a les « bronzés » - légèrement marron-rouge foncé - qui vivent en surface ; on les appelle les épigés. Ces petits vers grignotent en premiers les feuilles et autres branches en décomposition sur le sol. Plus en profondeur, on retrouve les endogés, tout pâles car ne voient quasiment jamais le jour. Ils s’occupent des racines mortes, de la matière organique déjà dégradée ou directement des minéraux venant de la roche mère.
 
Et puis il y a ceux qui font l’ascenseur entre les profondeurs et la lumière du jour. Ils sont gros et bicolores - plus foncés à la tête. Les turricules sur la pelouse, c’est eux ! Mais ils laissent aussi d’autres traces de leur travail. A la nuit tombée, ils attrapent les feuilles et les petites branches par la bouche et les amènent dans le sol pour les offrir en repas au reste de l’équipe : champignons, microbes, collemboles qui entament la décomposition. Sous les arbres notamment, on peut voir des petits tas de feuilles et des branches bizarrement « plantées » dans le sol. Ce sont des « cabanes à Vers de terre » (voir photo), qui témoignent de l’enfouissement sous terre de la matière organique.
 
Grâce à tous ces relais, notre sol est en permanence brassé, remué, homogénéisé. Et de manière très rapide ! Une expérience consiste à disposer dans un terrarium des couches de terres de couleurs différentes, puis d’y ajouter des vers de terres. Après quelques mois, toutes les couches sont mélangées ! 
 
 
Une cabane à vers identifiée par Victor dans la forêt de Rambouillet. Branche et feuilles sont "tirées" sous la terre.
 
 
Le vers de terre a longtemps été considéré comme un nuisible. Il faudra attendre Darwin pour que soient enfin reconnus ses talents…
 
En 1881, trois ans avant sa mort, Darwin rédige un ouvrage très drôle à lire : « La formation de la terre végétale par l’action des vers de terre avec des observations sur leurs habitudes ». Dans ce livre, il va décrire les actions des vers de terres qu’on vient d’évoquer. 20 ans après la publication de « De l’origine des espèces », où il expose sa théorie de l’évolution, il va pousser discrètement la déconstruction jusqu’à placer le plus insignifiant des organismes au premier plan…
 
C’est chez lui, près de Londres, dans son jardin et son salon, qu’il a étudié leurs actions dans le sol, leur anatomie, leurs comportements… Il les placera par exemple près d’un piano, et montrera qu’ils n’ont pas d’ouï puisqu’ils ne réagissent pas à la musique, même très forte. Ils réagissent par contre aux vibrations, et à la lumière des bougies. En ancrant une dalle de pierre dans son jardin, Darwin va observer sa disparition progressive sous les turricules des lombriciens, avant d’être recouverte d’herbe. Selon lui, les archéologues devraient même leur être reconnaissants d’avoir pu préserver sous terre les vestiges antiques.
 
Surtout, il comprend que ces créatures jouent un rôle fondamental dans cette terre arable qui produit nos légumes, l’herbe pour les vaches, et finalement tous nos aliments ! Alors certes, il est resté dans l’ombre du son best-seller, mais ce dernier ouvrage reste aujourd’hui une référence ; il détaille parfaitement une notion qui n’avait pas encore de nom l’époque : « l’écosystème ». Tout le génie de Darwin se révèle clairement dans ce testament.
 
 
Caricature de 1881. Le caricaturiste Linley Sambourne se moque de Darwin en le faisant descendre directement du vers à partir du "chaos" initial. 
 
 
Le vers de terre c’est aussi quatre cœurs et des “bas de soie”
 
Son anatomie est assez étrange, et Darwin l’avait bien décrite. Ses quatre cœurs  latéraux (ou plus chez certaines espèces) lui permettent de renvoyer le sang qui arrive de l’avant vers l’arrière. Des cœurs au pluriel, mais aucun poumon : il respire par la peau, qui doit rester humide et visqueuse pour faire passer l’oxygène. Sinon c’est la mort assurée. Autre particularité : il n’a pas d’yeux. En fait, le lombric se repère grâce à des organes sensibles à la lumière et grâce à pleins de petits détecteurs de soie placés sur le ventre. Ces derniers réagissent notamment aux vibrations qui leurs permettent de se mettre à l'abri lorsqu'une taupe rode dans les parages.
 
Après reste un grand mystère : pourquoi les vers remontent à la surface quand on propage des vibrations dans le sol ? Par exemple lorsqu’on le piétine où lorsqu’il pleut. Cette remontée soudaine est d’autant plus étrange que pour un vers mettre la tête dehors revient à prendre un énorme risque. Car tout « ingénieur de l’écosystème » qu’il est, le ver de terre reste une source de nourriture pour un grand nombre de prédateurs : les renards, les blaireaux, les hérissons, les ours et éventuellement les sangliers… Il y a aussi tous les oiseaux, qui mettent au point d’incroyables techniques de chasse pour les faire sortir du sol (voir la vidéo de la mouette à la fin).
 
Reste que le plus gros prédateur du vers c’est… la charrue.
 
Notre agriculture intensive, en retournant trop régulièrement le sol sur une grande profondeur, est vécue par les habitants et constructeurs du sol comme une catastrophe. Et puis, contrairement aux idées reçues, un vers coupé est un vers mort… Sans parler des pesticides qui s’en prennent violemment à certaines espèces. Et ça ne concerne pas que les vers : près de 33% de la biodiversité des sols agricoles aurait disparu en 50 ans.  En 1950, on estime qu’il y avait deux tonnes de vers par hectare. Aujourd’hui, en moyenne, il n’y en aurait pas plus de 200 kg… Résultat : les couches les plus fertiles se vident. Nos terres arables s’en vont dans les rivières, puis les océans... Les vers ne jouent plus leur rôle de stabilisation et de fertilisant ce qui provoque l’érosion des sols et renforce la dépendance aux engrais chimiques. C’est un cercle vicieux dont on a du mal à sortir.
 
Heureusement de plus en plus d’agriculteurs se passent du labour pour travailler avec les vers de terre. Selon moi la « roll’s roys » des pratiques à ce niveau, est le semi-direct sous couvert végétal. C’est-à-dire non seulement une agriculture sans labour, mais qui garde toujours un sol couvert, par une culture ou ses résidus - comme dans la nature -, ce qui apporte une précieuse matière organique aux vers de terre et à tous leurs alliés. Alors certes ce genre de techniques n’est pas simple à mettre en place, il demande de nouveaux outils, et une grande maitrise des mauvaises herbes par exemple. Mais il y a tant d’innovations à faire aujourd’hui ! C’est le système entier, de la production à la consommation qu’il faut questionner. Nous sommes tous impliqués.
 
 
Un sol riche en matière organique (feuilles, branches mortes...), permet aux vers de construire un sol fertile
 
Pour s’intéresser à l’importance des vers de terre dans nos cultures, vous mettez en place avec l’ Observatoire Agricole de la biodiversité (l’OAB) un protocole « Placette vers de terre » créé par l’OPVT*. Comment ça marche ?
 
Il s’agit d’identifier et compter les vers de terre dans sa parcelle sur trois placettes de 1 m². Pour les faire remonter, on ne demande pas à l’agriculteur de sauter à pied joints sur place pendant 5 minutes, mais d’arroser le sol avec de la moutarde diluée. Certes ça doit piquotter un peu leur nez mais grâce à cela ils remontent très vite à la surface. On les attrape, on les rince, les classe et on les rend à leurs habitations souterraines. Les comptages sont reportés ensuite sur le site internet de l’OAB et/ou l’OPVT.
 
Cela apporte des données à grande échelle pour mesurer l’effet des pratiques agricoles sur les Vers de terre, mais cela permet aussi à l’agriculteur de faire un état des lieux de la biodiversité et de la suivre dans sa parcelle. Ce protocole peu contraignant peut confirmer un retour des Vers de terre après l'arrêt du labour par exemple.
 
En ce moment nous préparons pour les lycées agricoles un petit programme pédagogique qui commence par l’étude des Vers de terre, pour bien comprendre la relation entre agriculture et Biodiversité. Tout le monde sait que c’est important les Vers de terre. L’objectif maintenant à grande échelle, c’est d’apprendre à cultiver avec lui.
 
Hugo.
 
Si vous voulez vous aussi observer les vers de terre pour les protéger, il y a trois possibilités : 
 
Si vous êtes agriculteur rendez-vous à l'OAB, l'Observatoire Agricole de la biodiversité.
Si vous êtes enseignant rendez-vous à Vigie-Nature Ecole
*Pour tout le monde rendez-vous à l'OPVT, l'Observatoire Participatif des Vers de Terre
 
 
 

Commentaires

Bonjour, Le projet de

Bonjour, Le projet de SAUVETAGE : Sauver le ver de terre, l’un des premiers marqueurs de la biodiversité,a été sélectionné par le ministère, et il est maintenant soumis à un vote citoyen. N'héistez pas à voter, partager et faire savoir. Merci https://www.monprojetpourlaplanete.gouv.fr/projects/plan-climat/collect/depot-des-projets/proposals/sauver-le-ver-de-terre-l-un-des-premiers-marqueurs-de-la-biodiversite