Des sauterelles au micro des chercheurs

Le 22.06.2013
Par: 
Lisa Garnier
Catégorie:
Phaneroptera falcata © Yeden Devianart

Foi de sauterelles, tous les talus des voies ferrées ne se valent pas en Île-de-France !

Plus la ville se resserre autour des voies, moins les sauterelles semblent s’y plaire. Si bien que Christian Kerbiriou, chercheur au Muséum national d’Histoire naturelle dans le Département Ecologie et gestion de la biodiversité au sein de Vigie-Nature est persuadé que les enregistrements de ces orthoptèresc'est l'ordre auquel appartiennent les sauterelles au sein des insectes - permettront à l'avenir d'estimer la qualité des « corridors » écologiques au sein des villes. En pleine politique française de la trame verte et bleue et des infrastructures vertes au niveau européen, les sauterelles vont prendre du galon !

Certes, il reste du travail. Je m'avance un peu mais n'empêche que l'équipe semble avoir trouvé un outil idéal pour étudier ces insectes chanteurs : l'enregistreur et détecteur des ultra-sons des chauves-souris. « Avec le programme Vigie-Chiro qui nous permet de suivre les espèces de chauves-souris les plus courantes, nous enregistrons aussi les chants des orthoptères, et en particulier des sauterelles mâles » explique Christian. « Les microphones utilisés captent les sons dans une large gamme de 4 à 200 kHz. Notons qu’au-delà de 20 kHz, l’oreille humaine n’entend plus rien, c’est le domaine des ultrasons. Les sauterelles émettent des sons entre 10 et 40 kHz c’est pourquoi nous avons eu l'idée d'utiliser ces données récoltées par les observateurs de chauves-souris pour étudier un ordre méconnu ». Et voilà comment le protocole « Vigie-Chiro » s'est décliné sur les trains de banlieue d'Île-de-France. Les ultra-sons de 209 km de voies ferrés ont été enregistrés par Caterina Penone, alors étudiante en thèse, en partie financée par la SNCF. Les trains ne circulant pas très vite (en moyenne 76,5 km/h) et n’étant pas très bruyants, il est en effet possible de détecter à la nuit tombée les mâles « chantant » pour délimiter leur territoire à de basses fréquences par des détecteurs-enregistreurs installés sur les locomotives. 2003 individus appartenant à 10 espèces de sauterelles de la famille des Tettigoniidées ont été détectés, ce qui représente 59 % des espèces connues dans la région pour cette famille. Plus important, les chercheurs ont montré que l’abondance en individus et la richesse en espèces diminuent avec l’augmentation de l’urbanisation. En revanche, toutes les espèces peuvent aussi bien vivre sur un talus de voie ferrée très urbain que « campagnard » indiquant qu’il n’y a pas une espèce spécialiste de la ville, par exemple.

L'histoire ne s'arrête pas là. D’autres enregistrements ont été réalisés dans le cadre de Vigie-Chiro par des voitures roulant à 25 km/h et permettant d’enregistrer les sons à plus de 20 mètres de distance dans le sud de Île-de-France et tout particulièrement en Essonne en 2009 et 2010. Cette fois, ces enregistrements ont été effectués par des citoyens et une équipe de stagiaires, recrutée par Jean-Marc Lustrat du Conseil général de l’Essonne. Là encore, Caterina Penone et d’autres chercheurs du département écologie et gestion de la biodiversité (Yves Bas, Jean François Julien, Isabelle Le Viol, Vincent Pellissier) se sont attelés à l’analyse de ces données sous l’angle des sauterelles. Caterina a détecté 24 056 individus appartenant à 11 espèces de la famille des Tettigoniidées. En connaissant les lieux et paysages (villes, champs de cultures intensives) des enregistrements, des espèces et du nombre d’individus, elle a pu montrer que l’urbanisation et les champs de cultures intensives modifient les communautés de ces insectes. Les espèces de sauterelles les plus affectées sont celles étant à la fois les moins mobiles et de plus grandes tailles. La grande sauterelle verte, en est un exemple. Pourtant cette espèce est une prédatrice d’autres insectes, notamment les doryphores.

Foi de sauterelles, elles n’ont pas fini de faire parler d’elles ! A vos micros !

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Lisa Garnier, le 24 juin 2013

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