Chauves-souris et éoliennes : les liaisons dangereuses

Le 19.12.2017
Par: 
Lisa Garnier
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Vous saviez, vous, que l’éolienne était une prédatrice pour les chauves-souris ? J’ai demandé à Kévin Barré, tout fraîchement docteur en écologie au Muséum, de me parler des travaux qu’il a menés pendant trois ans sur ces liaisons dangereuses. Ça décoiffe.

 

Cimetière au pied des éoliennes

Alors que les éoliennes sortent de terre comme des champignons un peu partout, un constat macabre s’impose : de nombreuses chauves-souris meurent à leur pied. En France, où plus des trois quarts des parcs éoliens reposent sur des terres cultivées, il arrive aux agriculteurs de croiser des cadavres gisants sur leurs parcelles. Comment expliquer cette hécatombe ? « Les études menées pour l’instant font état de deux phénomènes, m’explique Kévin Barré du laboratoire CESCO au MNHN. Soit les animaux entrent directement en collision avec les pales de l’éolienne – ce qui tue la bête sur le coup – soit ils meurent par « barotraumatisme ». Cette dernière cause de mortalité s’explique par un changement de pression dans l’air provoqué par les pales de l’éolienne. Une pression qui entraine des hémorragies internes souvent fatales pour ces petits organismes. Lorsqu’on les voit déambuler à toute vitesse dans d’étroits couloirs souterrains, quand on pense que, pour chasser ou se déplacer, les chauves-souris peuvent analyser très finement leur environnement grâce aux ultra-sons qu’elles diffusent (écholocation), tout cela a de quoi surprendre.

Alors pourquoi diable se ruent-elles sur ces grandes faucheuses ? Selon Kévin un phénomène d’attraction à faible distance expliquerait cette intrépidité. « Différentes hypothèses sont aujourd’hui émises même si tout cela n’est pas bien connu. Il y a la curiosité déjà : peut-être qu’elles imaginent s’approcher d’un grand arbre comme le pensent certains scientifiques. Et puis il y a probablement l’accumulation d’insectes attirés par la chaleur de la nacelle ou l'eau condensée sur le mat qui leur sert d’abreuvoir. » Parmi les corps inertes retrouvés au pied des éoliennes, on relève des espèces migratrices volant suffisemment haut pour renconter des pales prédatrices. Il s'agit de petites chauves-souris communes comme les noctules ou la Pipistrelle de nathusius. 

Faucheuse et épouvantail ?

Si cette mortalité saute aux yeux, on a beaucoup de mal à connaître son ampleur. Sur les sols reposent des cadavres, certes, mais pour Kévin cela ne dit pas grand-chose. « D’une part on n’en retrouve qu’une partie, car ils sont difficiles à trouver et rapidement dérobés par les charognards, mais en plus on s’est aperçu que ce phénomène était très hétérogène, variable dans le temps et selon les parcs… Ce qui nous fait penser qu’on rate beaucoup de choses ! » Ces énigmes qui planent sur ces liaisons dangereuses, le désormais docteur en a fait son sujet de thèse.

Premier constat : depuis une dizaine d’années, du fait de l'extension des parcs, « les éoliennes en milieu agricole sont implantées de plus en plus près des lisières et forêts. » m’explique-t-il. Des milieux où se plaisent à vivre les chauves-souris. Elles se déplacent, se nourrissent et se reproduisent dans les lisières et les haies. D'une manière générale, un paysage agricole varié fait le bonheur de ces petits mammifères volants. On pourrait donc penser que leur interaction avec les éoliennes auraient tendance à augmenter. Et la mortalité avec. Mais l’intuition de Kévin lui a fait pressentir l’inverse. 

« Une poignée d’articles scientifiques laissent aussi penser que les chauves-souris seraient capables d’éviter les paysages éoliens. En plus des chercheurs ont montré, à l’aide de caméras thermiques, que les éoliennes sont plus fréquentées… lorsqu’elles ne tournent pas. Tout est donc parti d’un soupçon : et s’il y avait aussi une répulsion provoquée à plus grande échelle ? "

Les chauves-souris ne seraient donc attirées par les éoliennes que lorsqu’elles se déplacent près des structures. Mais globalement, à l’échelle du paysage, il se pourrait qu'elles les craignent... L'éolienne : faucheuse de près, épouvantail de loin ? Pour vérifier l’hypothèse, c'est sur le terrain que s'est rendu Kévin.

2 millions de cris de chauves-souris

Pour mener l'enquête, il a fallu d’abord trouver un territoire avec beaucoup d’éoliennes et une grande variété de paysages avec haies et lisières pour être sûr d’y trouver des chauves-souris. Une destination répondait bien à ces critères : les régions Bretagne et Pays de la Loire, un des creusets de l’éolien français. Armé d’enregistreurs sonores pour capter les ultrasons, de photographies aériennes localisant les parcs, le jeune chercheur parisien a pris sa voiture et mis le cap à l’ouest.

« Quand j’arrivais sur un parc en voiture, j’allais poser mes capteurs sur les haies à différentes distances des éoliennes, de 0 à 1000 mètres, puis la nuit tombée, je vérifiais que les éoliennes tournaient bien  » Le lendemain, après une nuit de camping au bord de la parcelle, il retourne sur le champ pour récupérer son matériel. Dans les boîtes, des heures et des heures de cris de chauves-souris qui témoignent de leur activité globale à un emplacement donné. « J’ai fait cela pendant 45 jours allant chaque nuit d’un parc à l’autre. La journée, je la passais sur la route à chercher les meilleurs spots et à charger mes batteries de capteurs dans les toilettes des campings municipaux ».

De retour au laboratoire, arrive le temps de l’analyse acoustique des 29 parcs éoliens, et 337 points d’enregistrements durant le périple. En tout : plus de 2 millions de cris de chauves-souris ! Un travail de longue haleine, mais qui in fine en valait la chandelle. Car les résultats sont au rendez-vous. 

« Nous avons mis en évidence un fort impact négatif de la présence d’éoliennes sur la fréquentation des haies par les chiroptères (chauves-souris). » L’intuition de départ s’est donc révélée exacte. Aussi, en étudiant les groupes d’espèces, certains chiffres ont surpris par leur grandeur : « Dans un rayon de 1 000 mètres autour des éoliennes, on observe pour le groupe des oreillards (chauves-souris à grandes oreilles), le plus fortement impacté, une perte d’activité moyenne de 54% ! »

En plus cette répulsion a été détectée sur la plupart des groupes, et pas seulement sur ceux qui mourraient en heurtant les éoliennes. De tristes résultats qui selon Kévin révèlent une perte de biodiversité fralgrante dans les parcs. Et c'est d'autant plus grave que ces effets ne se limitent pas à un tout petit périmètre : au vu des forts impacts encore mesurés à 1 000 mètres des éoliennes, dernier point de mesure, le phénomène doit probablement se ressentir bien au-delà  ! Enfin, par extrapolation, on a pu calculer la quantité d'habitats destertés par les chauves-souris dans les régions Bretagne et Pays de la Loire. Cela équivaut à 2 400 km de haies environ...

Ainsi, les chauves-souris - celles qui vivent encore - brillent-elles par leur absence dans les parcs ; et ce d’autant plus qu’on se rapproche des éoliennes. Les causes restent floues même si quelques études offrent des pistes : « la répulsion à grande distance pourrait venir des flash de signalisation pour les avions, du bruit engendré par les pales, ou tout simplement de la peur pour laquelle nous ne connaissons rien actuellement. » 

Compenser les pertes

Ce phénomène de répulsion était largement inconnu jusqu’ici et de ce fait non pris en compte au moment de l’implantation des éoliennes. Lors de tout projet d’aménagement, il est demandé aux opérateurs de respecter la séquence ERC (Eviter-Réduire-Compenser) pour protéger et maintenir la biodiversité. Pour l’évitement, une préconisation européenne existe déjà : une distance de 200 m doit séparer les éoliennes des lisières arborées. « Or, à l’échelle du nord-ouest de la France, j’ai découvert que 89% des structures sont implantées à moins de 200 m d’une lisière (haie ou forêt). Et 73% sont à moins 100 m ! »

Pour éviter les pertes de chauves-souris et de biodiversité, il faudrait non seulement que les opérateurs respectent cette recommandation mais que cette distance soit augmentée. Compte tenu de l’élargissement constant des parcs éoliens, Kévin m’explique que c’est tout bonnement impossible. Quelle solution alors ? Exporter tous les parcs dans les monocultures de blé de la Beauce où la faune ne serait pas dérangée ? « Le problème avec l’énergie, c’est qu’on doit la produire et la consommer à une échelle locale. On ne peut donc pas déplacer les éoliennes à très grande distance du secteur visé. »

En revanche, il serait possible de réduire les impacts. Il y a au moins une solution théorique : le bridage, c’est-à-dire l’arrêt des éoliennes à certains moments. « On sait que l’activité des chauves-souris est importante par vent faible notamment. Comme les éoliennes produisent très peu d’énergie dans ces conditions, on pourrait imaginer suspendre leur rotation. » Même si cela ne résoudrait sûrement qu’un seul des problèmes, la mortalité, et non la perte d'habitat qui demanderait un arrêt permanant. Justement, pour compenser la perte d’habitat par répulsion, il faudrait, selon le chercheur, ajouter dans le nord-ouest de la France 2,6 km de haie… par éolienne !

Imposer de telles mesures de compensation sont illusoires, m'avoue Kévin. Il a donc exploré d'autres pistes. 

Le levier agricole

Et si le levier se trouvait, non pas sur les habitats perdus, mais sur les pratiques agricoles ? Et si les chauves-souris, chassées de leurs habitats par les éoliennes elles-mêmes, l'étaient aussi par les effets de l'agriculture intensive ? Retour sur le terrain, cette fois dans les champs de la région parisienne, dépourvues d’éoliennes. « Je voulais voir si le travail intense du sol ou les passages d’herbicides avaient un impact sur l’activité de chauves-souris. » En posant pendant la nuit des capteurs sur des parcelles très différentes, Kévin a pu enregistrer un autre message inquiétant. « Globalement, en prenant le système agricole dans son ensemble, l’intensification du travail du sol et l’utilisation des herbicides affectent les chauves-souris négativement ». Les causes ? La raréfaction des insectes, leur principal repas, malmenés par ces pratiques agressives. 

Si cette autre mauvaise nouvelle achève de nous déprimer, cela signifie aussi que les pratiques agricoles peuvent être un levier efficace pour compenser les pertes écologiques. « J’ai pu montrer qu’une diminution du travail du sol et le retrait de l’usage d’un passage d’herbicide sur trois peuvent créer des gains certes inférieurs mais comparables à ceux obtenus en agriculture biologique ! Environ 7 fois plus d’activité de chauves-souris peut être détectée par ces changements par rapport à un système classique en labour ! » En plus, cette « agriculture de conservation » n’engendre pas ou peu de perte de rendement.

Une énergie toujours verte ?

Cette vaste étude de Kévin fait surgir mille interrogations. Celle qui me vient alors à l’esprit : si les chauves-souris se meurent aux pieds des éoliennes, ou les fuient à plus large échelle, qu’en est-il des autres espèces animales ? « Quelques études ont déjà été menées sur les oiseaux et il semblerait que les effets soient similaires» déplore Kévin. Les scientifiques doivent encore creuser la question. Combinons à ces impacts directs de l'éolien l’intensification agricole, et le coktail devient carrément explosif pour les chauves-souris et probablement pour toute la biodiversité. Ces révélations accréditent encore un peu plus ce constat tragique : sur de larges échelles l'épandage massif de produits phytosanitaires et l'apauvrissement des sols peut être plus agressif encore que l’urbanisation ou la pollution lumineuse ! 

Alors quoi, on déracine une par une toutes les éoliennes ? Pas question insiste Kévin, mais demandons-nous déjà, avant chaque installation, ce qu'on enlève au vivant. Et si perte il y a, faisons tout pour compenser, par la transition agricole notamment. Mais ça, c'est la théorie...  « L’incohérence de l’aménagement du territoire est parfois frustrante en tant qu’écologue, soupire Kévin à la fin de l'entretien. Actuellement, si un projet éolien doit politiquement se faire, il se fera et ce peu importe les enjeux biodiversité. Même si heureusement de rares cas me font mentir. C’est aussi sur ça qu’il faut travailler, ne plus remettre la biodiversité à plus tard."

La loi sur la transition énergétique de 2015, vise une production d’électricité éolienne de 22 000 mégawatts en 2023 (12 000 aujourd’hui). Selon les prévisions, il faudrait ajouter en France 4 000 éoliennes aux 6 500 qui existent déjà. L’éolien offshore, lui, peine à voir le jour. La pression devrait donc s’accroitre sur la biodiversité agricole. D'où une question légitime : cette énergie verte le restera-t-elle encore longtemps ? 


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Félicitation au désormais docteur Kévin Barré !