La chimie des bourdons

Le 06.10.2014
Par: 
Lisa Garnier
Catégorie:
Les bourdons noirs à cul rouge © Michel Marly | participant au Spipoll

Cet été, lorsque je vous préparais des posts à propos des papillons, j'ai trouvé un papier extra : Chemical Ecology of bumble bees, l'écologie chimique des bourdons. Ça tombe bien parce qu'à Vigie-Nature, nous avons l'observatoire des bourdons ici et Léa Lugassy, une doctorante qui s'intéresse de près à ces insectes puisqu'elle travaille sur l'écologie des systèmes de pollinisation.

Le bazar dans les ruches

Léa m'avait déjà expliqué que dans les ruches des bourdons, c'est le « foutoir ». Rien à voir avec les ruches des abeilles domestiques les rayons sont bien rangés. Chez les bourdons, tout est mélangé, ce qui nous empêche d'ailleurs de récolter leur miel. A la lecture, vous comprendrez donc que les bourdons ne sont pas les mâles de l'abeille mellifère (ces derniers sont appelés « faux bourdons »). Mais bien des espèces à part entière avec reines et ouvrières. Il en existe d'ailleurs 250 espèces dans l'hémisphère nord.

Une ruche à bourdons, ça ressemble à ça :

Les boules jaunes sont les cellules dans lesquelles sont logées les larves. Les demi-cellules contiennent le miel ou le pollen. Le tout forme des couches successives.  © Léa Lugassy | MNHN

Communication sans paroles

Mais revenons à l'écologie chimique. Par chimie, on entend les molécules et produits fabriqués par les organismes vivants. Pour ceux qui y verrait une relation avec l'industrie chimique, n'ayez aucune inquiétude. Le bourdon terrestre (Bombus terrestris) produit au moins 500 actifs différents décrits et connus. Oserais-je écrire 500 mots dans son vocabulaire sensoriel ? Parce que sa chimie, c'est sa façon à lui de s'exprimer et de se faire comprendre.

Le rôle de cette chimie

Ses molécules servent à indiquer un chemin, tel les petits cailloux du petit Poucet, elles peuvent être des phéromones sexuelles ou encore des molécules pour dire « j'ai faim » de la part des larves. Certaines indiquent le statut de l'individu et de sa tâche au sein du nid....Vous l'aurez compris, la chimie chez les bourdons est d'une importance vitale pour leurs relations sociales. Les deux chercheurs allemands, Manfred Ayasse et Stefan Jarau, auteurs de l'article ont d'ailleurs fait la synthèse de 143 publications scientifiques sur la question.

Les bourdons coucou

Beaucoup d'études ont été réalisées sur la communication des bourdons à l'intérieur des nids, notamment sur les relations qu'entretiennent la reine et les ouvrières, la reproduction et la recherche de nourriture. C'est sur ce dernier point que je vais m'attarder. Cependant, j'ai découvert qu'il existe plusieurs espèces de bourdons parasites, que l'on appelle des coucous. Oui, comme l'oiseau, le coucou gris qui vient pondre un oeuf dans le nid d'une autre espèce.

Comment se fondre dans la ruche

Chez ces bourdons coucou, les individus s'aident des empreintes odorantes laissées par les ouvrières d'un nid pour y pénétrer. A l'intérieur, afin de passer inaperçus, ils pratiquent ensuite le camouflage en fabriquant les mêmes molécules que leurs hôtes. Ils peuvent aussi produire un répulsif qui les empêchent de se faire attaquer. Dans les galeries du Suivi photographique des insectes pollinisateurs (Spipoll), le genre Psithyrus auquel ces bourdons appartiennent est plutôt bien représenté. Si vous voulez reconnaître ces bourdons coucou lors d'un spipoll, observez bien les pattes : elles ne possèdent pas de corbeilles pour y récolter le pollen.

Un bourdon à cul rouge © Aurélide / Un bourdon coucou  © ascalaf07

Des empreintes informatives

Le pollen, parlons-en ! Son odeur permet aux bourdons d'avoir une info sur sa disponibilité au sein d'une fleur. Cela a été démontré chez la rose. De plus, les bourdons savent distinguer sans presque se poser si une fleur « vaut le coup » en terme de nectar par la trace chimique laissée par un prédécesseur. L'article cependant ne fait pas le lien avec la découverte récente de l'existence de signaux électriques émis par les fleurs qui permettraient aux bourdons de se faire une idée sur la « fleur ».

Apprendre à moins se fatiguer

Le plus remarquable, c'est que les bourdons ne reconnaissent pas seulement les molécules de leurs confrères mais aussi celles d'autres espèces et même des syrphes ! Cette capacité s'acquiert au fil du temps et nécessite un apprentissage. Les jeunes ouvrières inexpérimentées visitent ainsi toutes les fleurs qu'elles aient été précédemment visitées ou pas. N'allez cependant pas croire que les insectes laissent une signature chimique « exprès ». Non, ils laissent juste leurs empreintes, que les bourdons ont appris à reconnaître.

Reste plus qu'à comprendre si leur bazar dans le nid est « rangé » de leur point de vue comme certains bureaux le sont chez les humains !

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Lisa Garnier, le lundi 06 octobre 2014

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--> Chemical ecology of bumble bees, 2014. Manfred Ayasse and Stefan Jarau, Annu. Rev. Entomol., 59 : 299-319.

Pour en savoir plus

--> dans le Ch'ti Vigie d'octobre, Nathalie Devezeaux fait le point sur les visiteurs des fleurs photographiés au cours du Spipoll.