Le Spipoll : "une solution ludique pour apprendre la diversité des pollinisateurs"

Le 04.05.2018
Par: 
Hugo Struna
Catégorie:
Nicolas Deguines

Le Spipoll, Suivi Photographique des Insectes POLLinisateurs, consistant à prendre des photos d’insectes, rassemble aujourd'hui des milliers de clichés sur la faune et les fleurs associées. C'est aussi un espace privilégié pour apprendre à identifier les différentes espèces de pollinisateurs. D’après le chercheur Nicolas Deguines l' apport de connaissance est une une étape essentielle à la meilleure protection de ces insectes en danger. C'est la conclusion de sa dernière étude menée sur les participants du programme[1]

 

Quels sont les résultats obtenus dans ton étude ?

Les résultats obtenus suite à l’analyse des données des participants du Spipoll sont très encourageants. D’abord, mes coauteurs et moi avons pu observer que le taux de bonne identification des insectes est très bon ! Dès la première participation, il est en moyenne supérieur à 50 % pour tous les taxons, et ce, notamment, grâce à l’aide de la clé d’identification*. Par la suite, on observe une progression très importante de la reconnaissance pour tous les groupes d’insectes. Par exemple, pour donner quelques chiffres, l’identification des abeilles domestiques au bout de 25 photos est de 95 %. Le taux d’identifications correctes des mouches, quant à lui, passe de 67 % à l’état initial à près de 90 % au bout de 150 photographies.

Nous avons également réalisé une analyse annexe montrant que plus les participants envoient ou reçoivent des commentaires au prorata du nombre de photos qu’ils publient, plus ils progressent rapidement. L’hypothèse serait alors qu’une bonne intégration des participants dans la communauté Spipoll augmente l’apprentissage de l’identification des insectes.

*guide intuitif permettant de déterminer le nom d’une espèce grâce à ces caractéristiques morphologiques

Ce graphique montre l'évolution du taux de bonne identification des taxons en fonction du nombre de photographies envoyées par les participants .

Honey Bee : Abeille mellifère ; Wild bees : Abeilles sauvages ; Non-bee hymenopterans : Hyménoptères non-abeille ; Beetles : Coléoptères ; Butterflies and moths : Papillons de jour et de nuit ; Flies : Mouches

 

Comment as-tu procédé pour obtenir ces résultats ?

Les résultats de l’étude sont issus d’une analyse relativement simple. Chaque identification d'insecte effectuée par un "spipollien" est vérifiée par des entomologistes de l’Opie (Office pour les insectes et l’environnement) notamment, puis validée ou éventuellement corrigée.   J’ai alors mesuré comment, selon l’ancienneté des participants, leur taux de bonne identification évoluait. Nous avons pris en compte plus de 25 000 photographies d’une centaine d’observateurs, ceux ayant posté sur le site un minimum de 30 photos.

 

Dans quel contexte as-tu publié cette étude ?

L’étude est particulière, puisqu’il s’agit d’une réponse à une précédente publication étasunienne[2]. Il en est ressorti qu’il existe un grand décalage entre le fort intérêt des Américains pour la protection des abeilles et leur inaptitude à identifier et différencier les espèces. En particulier l’abeille mellifère (autrement appelée abeille domestique), très médiatisée. Un tel décalage entre la volonté de protection et les connaissances écologiques peut engendrer des répercussions négatives pour la conservation de la biodiversité. Par exemple, l’acquisition d’une ruche d’abeille domestique ne sauvera pas « les abeilles », mais constitue, au contraire, un accroissement de la compétition pour les ressources (pollen, nectar) entre les espèces de pollinisateurs sauvages, en déclin, et l’abeille.

 

 

Pour éviter ce décalage entre l’intérêt pour la protection et la connaissance de la biodiversité des abeilles, les scientifiques ont donc appelé leurs confrères et les éducateurs à l’environnement à trouver des solutions pour familiariser la population à la diversité des pollinisateurs, argumentant que cette connaissance favoriserait leur protection. Cet appel représente un défi énorme quand on connaît la difficulté d’identifier les insectes pollinisateurs et l’impressionnante diversité d’espèces ! En France seulement, on compte plus de 950 espèces d'abeilles, 250 espèces de papillons, et un nombre inconnu mais vraisemblablement très important de guêpes, coléoptères, papillons de nuits, et mouches qui visitent les fleurs et contribuent à la pollinisation.

Avec mes co-auteurs, en effet nous avons répondu que la science participative était une solution. Non seulement les chercheurs récupèrent de nombreuses données intéressantes via le Spipoll, mais les particpants découvrent de façon ludique l’extraordinaire diversité du monde des pollinisateurs. Notre étude souligne bien le fait que plus les spipolliens participent au programme en utilisant les outils proposés comme le protocole et les plateformes d’échanges, plus ils identifient correctement et du premier coup les insectes photographiés.

 

Existe-t-il un profil type chez les spipolliens ?

Non, il ne me semble pas... Les spipolliens que j’ai rencontrés sont très divers. Lors des premières rencontres Spipoll en 2013, les personnes rassemblées étaient de tout âge et de tout métier. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les spipolliens ne sont généralement pas des entomologistes mais des novices (au début en tout cas ! Ils apprennent très vite comme nous le montrons). Leur attirance pour ce programme s’explique soit par leur forte attraction pour la faune sauvage - pas obligatoirement pour les pollinisateurs - soit par leur passion pour la photographie.

 

 

Comment est-il possible d’impliquer davantage les spipolliens dans l’identification des insectes pollinisateurs ?

Le Spipoll fonctionne actuellement grâce à une dizaine d’experts (à l’Opie principalement) qui vérifient les identifications associées aux photographies des participants. Le prochain objectif du programme consiste à proposer aux participants de s’essayer à leur tour au rôle d’ « expert » sur certains groupes grâce à un système d’identification collaborative. Ils pourront s’impliquer de manière plus importante dans le programme et prêter main forte aux entomologistes de l’Opie dans la validation des données. Cela représentera également un challenge intéressant, notamment lorsque l’identification est particulièrement difficile. L’autre avantage et pas des moindres est que les données nouvellement collectées seront plus rapidement analysables pour les chercheurs.

 

Il semblerait qu’être un spipollien soit bon pour la santé…

En tout cas le Spipoll ne peut pas être mauvais pour la santé. (Rire) Cela permet de prendre un bol d’air, rien de tel pour le moral que d’être au contact de la nature !

 

 

Guillaume Marchand.

 

Maintenant que nous savons que les spipolliens aident à la préservation de la biodiversité, cela ne vous donne pas envie de participer ?

 

Dégainez vos appareils photos et allez sur le lien http://www.spipoll.org/

 

 

 




[1]Fostering close encounters of the entomological kind publiée le 1er mai 2018

 

[2]Interest exceeds understanding in public support of bee conservation publiée dans la revue Frontiers in Ecology and the Environment en Octobre 2017