Une déferlante de sciences participatives sur le littoral

Le 08.12.2017
Par: 
Hugo Struna
Catégorie:
Jean-Michel Moullec©

Les sciences participatives déferlent sur notre littoral. Aujourd'hui, une soixantaine de programmes proposent aux citoyens d'observer la biodiversité au cours d'une balade sur la plage ou d'une plongée en bouteilles. A l'occasion des premières Rencontres Planète mer qui se sont déroulées à Marseille le 5 décembre dernier, je vous propose un petit état des lieux d'une pratique en plein essor.

 

La biodiversité bleue broie du noir

La mer et les océans qui représentent 70% de la surface du globe, sont un gigantesque réservoir biologique : 275 000 espèces ont déjà été recensées, et il y en aurait des millions qui nous échappent encore. Or, plus que jamais, une évidence s’impose : la biodiversité bleue broie du noir. Et ce, jusque dans ses abysses ! Sur le littoral, zone où se concentre la plupart des espèces, le constat est pire encore tant les pressions humaines s'intensifient.

Artificialisation du trait de côte, transport maritime, surpêche, nautisme… aujourd’hui les enjeux de protection de la biodiversité se cristallisent sur nos côtes. Mais comme sur terre, la flore et la faune marines et littorales manquent de référencement, de suivi. Et comme sur terre les sciences participatives s'avèrent être un excellent moyen de recueillir des données. Surtout en France : ses 20 000 km côte sont d'une richesse extraordinaire – on compte 900 habitats marins différents, des falaises de craies aux estuaires sableux en passant par les marais salants et les récifs coralliens.

Des programmes de sciences participatives sur le milieu marin, ce n'est pas ce qui manque en France : il en existe plus de 60  ! Pour observer la biodiversité bien sûr mais aussi pour effectuer des relevés de température de la mer ou pour faire toutes sortes de mesures physico-chimiques.

Je ne vais pas vous détailler les 60 programmes mais au moins trois, qui ont retenu mon attention.

Les acteurs des sciences participatives, réunis à Marseille lors de la journée de rencontre Planète mer

En quête d’hippocampe

«  En 2005 on s’est aperçu qu’on ne connaissait rien en France sur l’hippocampe, cet animal emblématique. Pourtant de nombreuses études dans le monde faisaient état de sa situation préoccupante » m’explique Patrick Louisy directeur de l’association Peau-Bleue qui a créé ce programme original.

En effet les petits chevaux de mer pâtissent à la fois de la surpêche, de la pollution ou de la dégradation de leur habitat. Et de la médecine chinoise qui l'utilise depuis toujours pour alimenter sa pharmacopée. Mais en France, qu’en est-il ? C’est pour répondre à cette question que Patrick a voulu mettre, il y a une dizaine d’années, les citoyens à contribution.

« Nous avons demandé aux plongeurs, naturalistes et tous ceux qui le souhaitent de nous envoyer leurs photos d’hippocampes en mer, lors d’une plongée, ou échoués sur la plage. » Pour les provençaux, le programme offre aussi aux bénévoles la possibilité d’étudier in situ (référencement, étude des habitats…) les hippocampes dans un réservoir très connu, le bassin de Thau (Languedoc).

Lorsque je demande à Patrick s’il en sait un peu plus aujourd’hui sur les hippocampes, il m’avoue qu’il est encore difficile tirer des résultats statistiques. Du fait de leur rareté, de la difficulté de les rencontrer, il va en effet falloir attendre avant que la base de données se remplisse. Malgré tout « on a pu démontrer que, contrairement à ce qu’on pensait, on ne trouve pas ces animaux seulement dans l’herbier sous-marins mais ailleurs. » Aussi les deux espèces qui ont fait l’objet d’études génétiques plus poussées ont montré qu'elles avaient chacune des préférences d’habitats différentes. « Et plus surprenant : entre les faces méditerranéenne et atlantique, une même espèce n’aura pas non plus la même préférence en terme d'habitat  ! »


  • Public : naturalistes, pêcheurs, plongeurs et grand public selon les programmes.
  • Type d'observation : les hippocampes en plongée ou échoués au bord de la mer (et aussi les poissons-aiguilles (syngnathes)).
  • Objectif : connaître et faire connaître les hippocampes et syngnathes de nos côtes.

Plus d'info sur le programme ICI


BioLit : balades photographiques 

C’est le programme phare de l’association Planète Mer. Créé en 2010, BioLit propose, à travers six actions différentes, de faire des observations simplement en se promenant au bord de la mer.

Certaines d’entre elles ciblent des organismes particuliers - algues brunes, espèces introduites, végétation et laisse de mer - d’autres sont moins exclusives comme l’action "A vos observations", la plus accessible aussi. « Pour cette action, on accepte toutes les observations, on va avoir crabes, des petits coquillages, des petits poissons… et aussi des végétaux. Tout ce qu’on va rencontrer sur le littoral sera pris en compte, il n’y a pas de restriction 

» me confie Lucile Auger, volontaire en Service Civique à Planète mer.

 

La seule exigence, quelle que soit l’action proposée par BioLit : avoir un appareil photo pour tirer le portrait des bestioles qui croisent notre chemin. Ensuite une fois rentré chez soi, c’est très simple : « il suffit de créer un compte sur notre site, choisir son programme et de publier sa photo en mettant la localisation. Ensuite, la communauté des biolitiens et Planète mer vont proposer des identifications avant d’alimenter des bases de données. »

 


  • Public : tout le monde peut devenir « biolitien ».
  • Type d'observation : cela dépend des différentes actions ! De l’oiseau à l’algue brune en passant par les laisses de mer ou les plantes.
  • Objectif : savoir comment les communautés du littoral vont répondre aux pressions humaines. Avoir une base sur laquelle s’appuyer pour orienter les décisions en matière de protection du littoral.

Plus d'info sur le programme ICI


Pala Dalik : plongées sur les récifs de Nouvelle Calédonie

 « La Nouvelle Calédonie est un petit territoire d’outre-mer, petit par sa terre mais très grand par son récif » me déclare d’entrée Sandrine Job, en charge des réseaux d’observation des récifs calédoniens et présidente de l’association Pala Dalik. Le « caillou » est en effet le plus grand lagon du monde : 23 400 km carrés, dont 5 000 km carrés de récif. S’il fait aussi partie des plus préservé au monde, il n’échappe pas aux pressions globales, « 15% du récif connaît des dégradations récentes, depuis 5 ans on assiste à une érosion du fait des aménagements, de l'activité minière. Et l’année dernière on a eu le premier blanchissement de corail ».

« Avec 2 70 000 personnes qui y habitent, il n’y a pas assez de monde pour suivre ce si grand récifs.» C’est sans compter les plongeurs bénévoles toujours plus nombreux à chausser masque et endosser bouteilles pour alimenter une fois par an les stations de suivi réparties sur l’île. Chaque année, 70 personnes environ partent observer l’état de santé des récifs pour voir comment ils évoluent d'une année sur l'autre. Aux côté des 40 plongeurs bénévoles, l’association Pala Dalik ("parler de la mer" ou "la mer te parle", en langue nemi) essaye d’impliquer toute la population : « il y a plein de gens près du récif mais qui ne savent pas plonger. On incite et on invite les populations locales à venir plonger avec palme-masque-tubas dans des récifs peu profonds ».

 


  • Public : tout le monde.
  • Type d'observation : les habitats récifaux (coraux durs, mous, roches, etc.) invertébrés et poissons. 
  • Objectif : préservation des récifs calédoniens. Deux moyens : aquérir des connaissances sur l'état santé des récifs. Des données transmises ensuite aux gestionnaires pour prendre des mesures adaptées. Enfin faire de la sensibilisation dans les écoles et auprès du grand public.

Plus d'info sur le programme ICI


Comme je vous le disais, ce genre d’initiatives foisonne de Dunkerque à Biarritz, de Perpignan à Menton et dans les territoires d'outre-mer. J’aurais pu vous parler de l’APECS, observatoire des requins et raies, un des pionniers des sciences participatives en mer ; vous présenter OBSenMER, une plateforme de de saisie et d’analyse d’observations pour toutes les espèces marines rencontrées ; j'aurais pu m'arrêter sur les Marins Chercheurs, à destination des pêcheurs professionnels et de loisir etc. Bref, j'aurais pu écrire dix articles sur tous les programmes existants.

Vous pensiez que Vigie-Nature n’était pas concerné par la mer ? Détrompez-vous ! Vigie-Nature Ecole propose aux enfants le protocole BioLit junior, de l'association Planète Mer, pour faire découvrir la biodiversité de l’estran. Un deuxième protocole marin en phase d’expérimentation, Plages vivantes, devrait aussi venir enrichir notre programme scolaire dans un avenir proche. Conçu par deux chercheurs du Muséum, Isabelle Le Viol et Christia Kerbiriou, il vise à étudier les « laisses de mer », ces débits naturels déposés sur la plage et extrêmement fournis en organismes vivants.

Reste que les science participatives font encore « leurs premiers pas » : si quelques programmes ont émergé dès les années 70 (Réseau National d’Echouage RNE, 1972) on a assisté dans les années 2 000 à une véritable explosion des initiatives. Phénomène lié au perfectionnement des outils de collecte et de saisie de données (sites internet notamment). Il faut à présent réussir à aggréger tous les acteurs et promouvoir leurs actions : c'est le grand pari de Vigie-Mer.

Les premiers pas de Vigie-Mer

Devant le déferlement des observatoires, quatre associations – LPO, APECS, Peau Bleue et Planète mer – ont eu l’idée de créer un portail commun, Vigie-mer, pour mettre en réseau tout ce petit univers. A terme ce site internet devrait faciliter l’implication des citoyens. « Tous ceux qui s’intéressent aux sciences participatives auront une porte d’entrée unique, qui leur permettra de trouver tous les programmes et associations qui travaillent sur leur territoire ou leurs espèces favorites» m’annonce Laurent Debas directeur général et co-fondateur de Planète mer, une des quatre associations qui porte le projet. Encore embryonnaire, nous devrions entendre parler de Vigie-mer dans les années qui viennent.

 

Je suis rentré de cette journée bluffé par le nombre et la diversité des initiatives de sciences participatives liées à la mer. A entendre les acteurs la situation d’urgence n'est pas étrangère à cet engouement : devant l'importance des enjeux de développement du littoral, on mise beaucoup sur ces nouvelles relations entre citoyens, chercheurs et décideurs. Plus la population s’emparera de ces sujets, plus il sera facile d’imposer de nouveaux modèles de gestion. « Eveiller ou réveiller l’océanité qui est en nous » : encore un noble objectif pour les sciences participatives.